Elle parle de son expérience sans vantardise aucune, Sophie. Fidèle à sa nature: douce, discrète, modeste. Pourtant, elle vient de passer un mois au Zimbabwe, une dictature où les journalistes ne sont pas les bienvenus. Et elle compte bien y retourner.
Sophie revient de loin. Du Zimbabwe, plus précisément, où elle est partie six semaines, au printemps, pendant les élections générales. Encore étudiante à l’ESJ de Lille, l’école lui donne alors le feu vert. Vite, elle démarche journaux, radio et sites internet pour être pigiste sur place. « C’est une chance que j’ai eu, raconte-t-elle. Au Zimbabwe, il n’y a pas grand monde. Voire même personne. Du coup, les journaux sont demandeurs. »
Pour financer son escapade, Sophie emprunte. Sans aucune certitude quant au retour sur investissement : «je pense que même avec les piges, je ne serai pas remboursée. » Ce n’est pas faute d’avoir travaillé : pour La Croix, principalement, mais aussi pour Lemonde.fr et Jeune Afrique. Et même pour Radio France, qui l’a appelé une fois sur place. « lls manquaient d’envoyés et m’ont demandé de faire des sujets pour eux. » Suite à l’arrestation de deux journalistes étrangers, le correspondant de France Culture était en effet rentré à Paris.
Comment faire, une fois sur place, pour travailler? « En théorie, c’est interdit. On a pas le droit d’être journaliste là bas. » Les correspondants jouent donc les touristes. Un jeu plus ou moins facile, selon la période.
« Tout le monde se cache »
Dans ces conditions de clandestinité, pas évident de s’appuyer sur des journalistes plus experimentés. «Tout le monde se cache », explique Sophie. La peur a eu raison de sa motivation : dans l’attente des résultats, elle se fait voler son ordinateur. « J’ai eu peur d’une dénonciation, d’un coup monté. Par précaution, j’ai préféré partir. » Le retour a été un grand soulagement : « je me demandais comment j’allais supporter cela. Les gens souffrent énormément. J’étais contente de rentrer, d’en finir avec l’absence de nourriture, de transports, avec la peur. Je me suis dit: il faut pas insister, mieux vaut partir maintenant. »
Que risquait-elle ? D’être emprisonnée. « J’avais surtout peur des violences, mais je savais que l’ambassade de France allait me sortir de là. » C’est plus pour son ami et guide zimbabwéen qu’elle tremblait : lui risquait la peine de mort.
« Je n’ai jamais ressenti de racisme »
Dans ce pays où les fermiers blancs ont été chassés il y a une décennie, Sophie n’a pas ressenti de difficultés d’intégration. « Je n’ai jamais ressenti qu’ils me regardaient comme une blanche. » Le fait d’y être allée «entourée» change évidemment les choses : elle ne se serait jamais lancée toute seule dans cette aventure. «Il est impossible de débarquer toute seule dans un pays comme ça quand on ne le connaît pas.»
Elle se souvient s’être fait incendiée par le consul français, qui l’a qualifié « d’inconsciente ». « Il m’a demandé depuis combien de temps j’étais journaliste. J’ai dû mentir. Un correspondant m’avait prévenu: si tu dis que tu es étudiante, ils te rapatrieront immédiatemment. »
Perte d’optimisme
Elle était optimiste quant à l’avenir du pays. Elle ne l’est plus. Le changement tant espéré par la population ne s’est pas produit, et maintenant, « c’est un un statu quo ». La détresse quotidiennement a marqué Sophie: «les gens sont ellement fatigués, ils ont faim. Ils ne sont pas prêts à manifester contre le pouvoir. Depuis quelques jours, il existe un nouveau billet de 500 millions de dollars. Là bas, les enfants des rues sont milliardaires. Mais tu n’achètes presque rien avec un milliard. Tout le monde est milliardaire, mais tout le monde meurt de faim. »
Pierrick Yvon