Multiplier les piges et les supports, Solenn Honorine connaît. Elle est basée à Jakarta depuis avril 2007, après une première expérience à Bangkok. Cette jeune journaliste (sortie en 2003 de l’ESJ Lille) jongle entre les sujets d’actu ou de mag, pour la radio ou la presse écrite, en français comme en anglais. Elle partage son expérience dans une série de trois posts. Premier épisode : tarifs mortels et piges vitales.
Multiplier les piges est-elle la condition sine qua non pour “vivre” de votre métier en Indonésie?
Oui, oui, oui ! Je parviens à vivre exclusivement du journalisme car je travaille pour beaucoup de médias. Lorsque je traite un sujet, je le fais généralement pour plusieurs médias, donc je le vends plusieurs fois. Cela a ses désavantages : par exemple, en ce moment, je travaille sur les orphelinats. C’est une histoire très forte, très émotionnelle. Mais au bout de la troisième ou quatrième fois que je réécris le sujet, ou le remonte en radio, c’est difficile de garder la même présence. Mais vu les tarifs payés par les médias français, si on ne vend un sujet qu’une seule fois, il est impossible de passer le temps nécessaire en recherche pour faire un bon sujet. Je serais rapidement réduite à ne pas pouvoir payer le loyer.
Quand vous tombez sur un “super sujet”, le déclinez-vous dans les différents médias pour lesquels vous travaillez, ou réservez-vous “l’exclusivité” à l’un des médias? Comment ça se passe?
Normalement, je le fais pour tous ceux qui veulent l’acheter. Il y a des exceptions : si un média m’envoie quelque part et paie mes frais pour couvrir ce sujet, je dois d’abord négocier avec eux pour le revendre à d’autres, après publication/diffusion sur le premier média bien sûr. J’imagine que si j’avais un scoop, je le vendrais en tant que tel, mais certainement pas au tarif normal qui est dérisoire (cf la photo de Match sur les talibans tueurs de soldats français : la photographe n’allait pas vendre ça au tarif normal après avoir risqué sa peau…). En général, la presse anglophone est beaucoup plus claire là-dessus. Elle te fait signer un contrat avec une clause d’exclusivité, du genre : droit de première publication, exclusivité de trois mois sur l’Amérique du Nord… Evidemment, cela ne marche que sur des sujets mag, pas pour l’actu.

Honnêtement, être pigiste, notamment à l’étranger, c’est être une petite entreprise. Je considère de plus en plus mes médias comme des clients plus que des employeurs (à part RFI pour qui je travaille le plus) : tous les jours, il faut vendre une histoire. D’ailleurs, lorsque je travaille en anglais, je négocie le tarif, il n’y a pas de grille fixée d’avance. J’ai fait, par exemple, un sujet pour Marie Claire UK, que j’ai revendu ensuite en Australie, Hongrie, Philippines, Allemagne, et bientôt la Chine avec qui je suis en négociation : cela n’a jamais été le même tarif. Mais cela ne m’est jamais arrivé en français.
Quels sont les tarifs pour les piges ?
En radio, c’est 50 euros pour un papier de 1′, 100 euros pour un reportage de 2′30 ou un 3′30 (et oui, les tarifs sont les mêmes) et, attention, accroche-toi, 330 euros pour un 20′ qui demande deux semaines de travail… Les Suisses paient deux fois plus. En anglais, c’est 100 dollars la minute, plus les frais, au minimum.
Dans la presse, le tarif minimum est de 60 euros le feuillet, et comme c’est le minimum, c’est ce que tous les quotidiens paient. Il faut compter environ 100 euros le feuillet pour les hebdo/mensuels, voire plus. Mais ça peut aller bien plus haut (féminins, beaux magazines style Monde 2, Match j’imagine mais je n’ai jamais bossé pour eux…). 250 euros le feuillet, voire plus. Les anglophones paient au mot. En général, au moins 50 cents le mot mais les différences de prix sont très grandes. Il parait que Vogue US va jusqu’à 4 dollars le mot mais c’est, comment dire… inaccessible!
Propos recueillis par Elodie Raitière