Suite et fin de notre conversation avec Jérôme Bastion. Autour d’un café à base de lait et de pistaches torréfiées, il raconte son quotidien de correspondant en Turquie.
Lorsqu’on s’installe comme correspondant à l’étranger, à partir de quel moment se sent-on capable de traiter n’importe quel sujet ?
La spécificité du correspondant est d’être polyvalent et réactif. Les premiers mois sont difficiles. On a peur de rater quelque chose. Selon moi, la confiance arrive quand on comprend suffisamment la langue du pays pour savoir ce qui se passe, ce qui se dit, pour discuter avec les gens qui vous donneront quelques clés, pour lire les journaux, comprendre la radio et la télévision… J’ai ressenti cela après un an dans le pays et plusieurs mois de cours particuliers de turc.
Cela dit, il y a encore des sujets où l’on se fait avoir, où l’on ne comprend pas tout. Quand à 15h30, on vous commande pour 18h un papier sur un sujet que vous n’avez jamais traité, il arrive qu’on se sente très petit devant la montagne qui vous attend.
Quels sont les grands écueils à éviter lorsqu’on parle de Turquie à un public français ou européen ?
Le plus difficile dans notre métier est de se battre contre les préjugés et les grilles d’analyse simplistes. La Turquie est un pays facile d’accès, mais plus difficile de compréhension en profondeur. C’est un défi d’expliquer aux Français qu’ici le nationalisme n’est pas le nationalisme de chez nous, que l’islamisme n’est pas le même islamisme qu’ailleurs, que l’islam n’est pas celui qu’ils connaissent en France, que les minorités ne sont pas ce qu’on qualifie de minorités en France, que les sociaux-démocrates turcs ne sont pas les gentils démocrates qu’on connaît en Europe… Le casse-tête, ce sont les papiers de 40 secondes pour France Info. Pour une phrase prononcée, il en faudrait trois qui rappellent les panneaux dans lesquels il ne faut pas tomber.
Par exemple ?
Très régulièrement, mes employeurs en France ou en Europe me demandent d’expliquer que si la Turquie a tel problème, c’est à cause du gouvernement islamiste. Je leur dis que non, le gouvernement est conservateur, plutôt tourné vers la religion, mais qu’il n’est pas islamiste. Cette nuance, en France, n’arrive pas à passer pour l’instant. Mes confrères français et moi-même nous sommes cassés la tête pour trouver des expressions servant à définir au plus précis ce gouvernement: « islamo-démocrate », « islamo-conservateur »…
Certaines sources, officielles notamment, sont-elles difficiles d’accès pour un correspondant étranger ?
Non, et je pense honnêtement qu’il n’y a pas beaucoup de pays où le travail des correspondants étrangers est aussi facile qu’en Turquie. En tout cas, nous sommes mis sur le même plan que les journalistes turcs. C’est un pays qui a vécu longtemps en autarcie et s’est ouvert assez tardivement, mais qui bizarrement est très familier des médias. Il est rare que j’observe un ostracisme de la part des officiels vis-à-vis d’un journaliste étranger. Il y a eu une petite période de crispation lorsque la France a voté la loi sur la reconnaissance du génocide arménien (en 2001), mais je ne l’ai pas vraiment ressentie. On est en général très bien accueilli, hormis par l’armée, qui n’a jamais voulu me mettre sur la liste des gens qu’elle recevait à ses points-presse.
Comment renouvelle-t-on ses sources quand on a passé plusieurs années dans le même pays ?
Les sujets traités changent et la façon de traiter des sujets similaires évolue. Même sur des sujets récurrents tels que l’islamisme, le problème kurde, les droits de l’homme… il y a très peu de sources que j’utilisais à une époque et que je contacte encore aujourd’hui. Et je me force aussi à ne pas tourner en rond, à ne pas toujours contacter les mêmes. De toute façon, l’évolution de la Turquie nous prémunit contre ce risque.
C’est-à-dire?
Une des particularités de la Turquie est que ce pays change très vite. Les gens sont beaucoup plus ouverts aujourd’hui qu’il y a treize ans. Ils parlent plus librement de sujets qui étaient tabous à l’époque où j’ai commencé. Les sources d’information sont aussi beaucoup plus nombreuses. Quand je suis arrivé, c’est tout juste si je me servais d’internet et il n’existait aucune chaine d’information en continu. Aujourd’hui, il y en a une dizaine et beaucoup de médias turcs se retrouvent sur Internet.
A priori, le correspondant étranger a plus de recul sur l’information qu’il traite. Est-ce encore vrai après treize ans dans le même pays ?
C’est une question que je me pose très régulièrement. Plus encore que renouveler mes sources, je me pince souvent pour garder du recul, ne pas tomber dans la turcophilie ou la turcophobie. C’est un travers mais j’en suis conscient et je me force à garder le plus de distance possible.
La Turquie, elle, vous surprend-elle encore ?
Oui, notamment ces dernières années avec la mise à jour de l’affaire Ergenekon dont on a peu entendu parler en Europe. Elle démontre qu’il y a toujours cette propension de certaines forces dans le pays à vouloir mener des coups d’Etat contre la démocratie. Quand on voit l’ampleur du complot qui se tramait et le rang des personnalités mises en cause (hauts généraux etc.), on se dit qu’on l’a échappé belle.
Propos recueillis par Anne Andlauer
Photo : Onur Coban
Son parcours :
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Diplômé du Centre de formation des journalistes (CFJ) en 1989. Spécialité JRI. Piges pour France 2, TF1…
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Eté 1992 : Entrée à Radio France internationale (RFI)
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1993 : Correspondant pigiste pour RFI en Algérie
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1994 : À son retour, il est intégré à Radio France
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Décembre 1994 : Premier reportage en Turquie comme envoyé spécial pour RFI.
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Avril 1996 : Il prend un « congé sans solde » et s’installe à Istanbul. Il signe avec RFI une « prime de priorité radio » (5 000 francs à l’époque, 762 euros aujourd’hui) qui l’engage à fournir RFI en premier
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Aujourd’hui, il pige pour RFI (un envoi par jour en moyenne) et les autres antennes de Radio France, la radio belge francophone, la radio suisse francophone, la radio canadienne francophone, TV5 et France 24, La libre Belgique, Le petit journal, auxquels s’ajoutent quelques collaborations ponctuelles avec des magazines sur des thèmes spécifiques