Faut-il forcément parler la langue du pays dans lequel on travaille? Les cotisations, ça se passe comment? Quelles conditions de travail ?… Deuxième volet de notre série “Partir, vivre et revenir” consacré à la vie d’expat.
Allô Paris : Comment s’est passé ton premier jour sur place ?
Stéphanie Braquehais : “J’ai été accueillie par l’ancien correspondant tchadien de RFI, j’ai d’abord récupéré de ma courte nuit de sommeil dans l’avion, puisque j’étais arrivée à 4 heures du matin à N’djamena, puis j’ai commencé à faire la tournée des officiels. Au début, il ne faut pas être trop pressé, parce qu’en général, c’était mon cas, on n’a ni maison, ni voiture, ni rien, donc, il faut à la fois commencer à visiter les gens, mais aussi s’occuper des détails matériels, qui selon les pays peuvent se révéler des détails énormes.”
Virginie Pinonon : “Pas facile… Je n’avais pas encore de logement, Moscou est une ville très chère, où le prix des loyers est exhorbitant. Il est donc important d’arriver avec son petit matelas… On était au mois d’avril, et il neigeait encore ! Heureusement, on m’a aidé à trouver un appartement, et en deux jours, c’était bouclé ! En ce qui concerne le travail, mon premier jour n’a pas été plus facile : alors que j’étais en train de me délecter d’un plat de pâtes sans-sel-ni-beurre cuites dans une casserole qui avait du connaître l’ère stalinienne, une radio m’a commandé un papier pour dans… « une heure, ça ira ? » Je n’avais pas internet chez moi, et une télévision tellement vieille que les images restaient floues. J’ai donc du filer très très vite au bureau de Radio France (à une demi-heure de chez moi) pour pondre un papier analyse d’une minute trente en… 25 minutes chrono. Et ce n’était que le début…”
A.P. : Quels types de difficultés professionnelles as-tu rencontrés dans le pays ?
S.B.: “Le Tchad est un pays difficile sur le plan matériel et logistique, coupures d’électricité toute la journée, d’eau, internet marche très mal et le téléphone n’en parlons pas. Ensuite, RFI est très écoutée dans le pays, il faut donc prendre des contacts mais savoir qu’on sera vite exposé des le premier papier radio. Donc vérifier la moindre info.”
V.P. : “Le fait d’être jeune a joué, parfois en ma défaveur, parfois en ma faveur. Imaginez-vous en train d’interviewer un grand chef d’entreprise russe, un militant de l’opposition dans un russe parfois un peu approximatif pour des radios qu’ils ne connaissent pas, ou très vaguement : parfois, je les sentais amusés (ce qui jouait en ma faveur « tiens, la petite, je vais lui répondre, elle est marrante ») ou alors, pas du tout prêts à coopérer (« c’est qui, Dima, cette guignole ? »). Ensuite, je vous passe sur les habitudes fâcheuses des Russes à vous raccrocher au nez, aux rendez-vous quasi impossibles à obtenir, aux autorisations du ministère des affaires étrangères pour vous rendre dans certains endroits (Caucase)… La Russie n’est vraiment pas un pays où il est facile de travailler en tant que journaliste ! Même si les journalistes occidentaux ne courent pas les mêmes dangers que les journalistes russes.”
A.P. : Comment se faire payer ? négocier ? Combien tu gagnes ?
S.B.: “Les médias français sont parmi les médias qui paient le plus mal, donc, il faut pouvoir vivre avec un volant de piges et de médias divers pour s’en sortir. Au Tchad, au début je gagnais tant bien que mal 1000 euros par mois, puis je suis montée à 1500, mais cela ne veut rien dire parce que dans un coup d’actu, là ce sont tous les médias qui vous appellent. D’où l’importance de se faire connaître des le début, parce qu’on n’a pas forcément les contacts pour appeler une fois qu’on est parti.”
V.P. : “Avec Radio France et RFI, il y a toujours deux mois de decalage entre la diffusion de la pige et la paye. Ensuite, il est mieux d’envoyer à la fin du mois un « relevé » de piges à tous ses employeurs, histoire que rien ne soit oublié. En radio, on ne négocie pas les tarifs : 50 euros environ le papier, entre 70 et 100 le reportage… En presse écrite, on peut parfois négocier, surtout s’il s’agit d’une exclusivité. Je gagnais de 1000 euros pour les mois les plus maigres (vacances incluses…) à 3000 euros pour un « bon » mois. Il faut avoir beaucoup d’employeurs pour que ce soit « rentable ».”
A.P.: La sécu, les cotisations quand on est à l’étranger : ça marche comment ?
S.B.: “RFI cotise à la sécu et la retraite depuis seulement quelques années pour les pigistes, Radio France ne cotise pas, cela dépend donc des médias. Pour être bien couvert il faut prendre une mutuelle qui marche à l’étranger. Et qui coute souvent cher. “
V.P. : “Ouh, ça c’est mettre le doigt ou ça fait mal. Perso, je n’ai jamais vraiment su comment ça marche! RFI paye les cotisations sur simple demande (il y a eu une grève pour ça) et Radio France le fait au cas par cas et seulement pour une minorité. Normalement, votre employeur doit cotiser. Ça fait partie de la convention collective. Mais vous pouvez choisir, si vous le souhaitez, de ne pas cotiser. Attention, par exemple, aux congés maternité ! Je connais beaucoup de mamans qui n’ont eu droit à rien, ou pas grand-chose.”
A.P. : As-tu remarqué des différences entre ton traitement de l’information et celui des journalistes locaux ?
S.B. : “Oui, cela dépend des pays, mais au Tchad, il y a une presse d’opposition tres vindicative et une presse nationale, très officielle, et qui suit le pouvoir, donc, même si les journalistes locaux sont des aides très précieuses, il faut bien connaître les lignes éditoriales et les penchants politiques de chacun pour ne pas se faire embrigader dans des opinions ou des fausses nouvelles. Et le risque est permanent.”
V.P. : “Oh oui ! Des années-lumières nous séparent. D’abord, parce qu’en tant que Français, on n’a pas la même connaissance du pays que les journalistes locaux… Ensuite, on ne traite pas tout à fait les mêmes sujets. En France, il faut vraiment que le sujet soit un « gros » sujet ou un sujet cliché pour que ça passe (élection présidentielle, manifestation de l’opposition, mort d’un avocat ou d’un journaliste politique…). Les rédactions, éloignées géographiquement et culturellement, ne voient généralement la situation des pays étrangers que par le petit bout de la lorgnette. Les sujets acceptés s’en ressentent forcément.”
A.P. : Connaître la langue du pays est-il indispensable ? Comment l’as-tu apprise ?
S.B.: “J’ai commencé à prendre des cours d’arabe tchadien que j’ai laissé tomber à peu près au bout de deux mois, j’ai donc appris le minimum de salutations, mais tout en me faisant chambrer pendant deux ans par mes amis tchadiens, je ne pense pas que cela m’a handicapée pour mon travail. Bien sûr c’est mieux et il y a des pays où c’est obligatoire. Au Tchad, on parle quand même français donc je pouvais m’en sortir, mais en Angola ou en Guinée Bissau, il n’est même pas pensable de ne pas parler portugais par exemple. Cela dépend. Au Kenya depuis deux ans, je parle évidemment anglais, mais baragouine laborieusement en swahili et suis incapable de mener une interview en swahili. Je me promets chaque semaine de rappeler mon prof, mais je n’ai pas toujours le temps. Donc, oui c’est mieux, mais pas indispensable dans ce cas là.”
V.P. : “A mon avis, oui, c’est indispensable. J’ai travaillé… 48 heures avec un traducteur, mais ça m’a très vite pesé : comme il ne connaissait pas grand-chose au monde de la presse et ne comprenait jamais ce que je voulais, j’avais l’impression de traîner un boulet en reportage ! (n’en faisons pas une généralité non plus…) Reste que je me sentais beaucoup plus à l’aise seule. Certains journalistes ne se séparaient jamais de leur interprète, mais a mon avis, ils y perdaient beaucoup. De plus, comment progresser si vous ne pratiquez pas (ou peu) ?”
A.P.: La journaliste française a-t-elle du “succès” auprès des populations locales ?
S.B.: “Cela dépend totalement des pays. Au Tchad, on devient une star malgré soi, au Kenya, je dois répéter dix fois que je suis journaliste pour RFI parce que personne n’écoute.”
V.P. : “Les Russes, de manière générale, aiment beaucoup la France et les Français. Donc j’étais toujours très bien accueillie. Je me rappelle d’un militaire très menaçant –bourré- dans un train, me demandant si j’étais Américaine. Quand je lui ai dis que j’étais Française, son expression a changé du tout au tout : j’étais devenue sa grande copine, à coups de grandes tapes sur l’épaule ! Par contre, dans une grande ville comme Moscou, on est totalement noyé dans la masse et les politiques ne feront pas plus cas de vous que des journalistes ouzbèques, italiens, allemands, espagnols, colombiens…”
A.P. : Les relations avec les autres correspondants ? amis ? concurrents ?
S.B.: “Au Tchad, j’étais la seule journaliste étrangère, la première année, après une fille de la BBC est venue, mais on s’aidait plutôt que de se concurrencer parce que la vie de tous les jours était assez dure comme cela. Au Kenya, je n’ai pas vraiment de concurrence, plutôt des amis, et on s’échange des informations, (enfin surtout avec les Kenyans), mais je n’aime pas la compétitivité permanente, après c’est une histoire de caractère, mais je pense que cela concerne plutôt des pays surcouverts comme Israël, les Etats-Unis ou la Russie… “
V.P. : “Très bonnes. Il faut partir sur des bases saines avec ses collègues : se faire connaître en arrivant, leur demander s’ils ont besoin de quelqu’un en numéro deux, s’ils ont entendu parler d’une rédaction qui chercherait quelqu’un, etc. Une des pigistes qui travaillait là-bas en meme temps que moi est devenue une de mes meilleures amies, même si elle était plutôt distante et méfiante au début ! Entre journalistes français, la solidarite et la bonne entente était la règle. Et il y a des jours où on en a bien besoin !”
C’est toujours intéressant vos itw.
Thanks !